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Interview mit Msgr. Michaël FITZGERALD
Bischof, Sekretär des Päpstlichen Rates für den interreligösen Dialog (Gespräch auf Französisch)


Mgr Michael 
Fitzgerald a été ordonné prêtre en 1961 pour la Société des Missions africaines (Pères Blancs). Après avoir fait des études à Rome et à Londres, il a enseigné à l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques à Rome, dont il a été directeur de 1972 à 1978. En 1978 il s’est engagé dans la pastorale de l’archidiocèse de Khartoum (Soudan). Membre du Conseil général des Pères Blancs de 1980 à 1986, il a été nommé en 1987 secrétaire du Secrétariat pour les non chrétiens (devenu plus tard le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux) et ordonné évêque en 1992. (Cet entretien a paru dans   Questions actuelles, n° 9 sur le dialogue interreligieux .)


Questions actuelles 
En tant que Secrétaire du Conseil pontifical vous avez l’occasion de rencontrer de nombreux croyants d’autres religions. Selon vous, quelles sont les conditions pour qu’un dialogue soit fructueux ?

Mgr Michael Fitzgerald 
Il y en a plusieurs. L’une d’elles, c’est certainement la confiance mutuelle. Il faut aussi avoir une certaine connaissance de ce que croit son interlocuteur. Si je ne connais rien de l’islam ou du bouddhisme, il se peut que je craigne de parler avec des musulmans, avec des bouddhistes… ; je craindrai peut-être de les blesser avec ce que je dis, alors que si je connais leur religion cela pourra m’aider à entrer en contact avec ces personnes, à les comprendre, à apprécier les richesses de leur croyance. Mais il faut aussi que j’aie une vraie connaissance de ma propre tradition. Sinon, si je ne suis pas bien enraciné dans ma foi, je ne pourrai pas répondre en toute sécurité aux questions qui me sont posées... Il est évident aussi qu’une certaine égalité est utile dans le dialogue, une égalité de situation. Et puis, il y a la liberté. L’homme qui n’est pas libre ne peut pas dialoguer.
Le dialogue est parfois défini comme le fait de cheminer ensemble vers la vérité et de collaborer à des œuvres  faites en faveur de l’humanité. Ce cheminement aussi est important : sans ouverture vers quelque chose qui se situe au-delà de moi et de mon interlocuteur, le dialogue devient difficile. Je crois que le but de ce dialogue, c’est d’être ensemble pour chercher Dieu, pour lui obéir, pour mieux le servir. Cela ne se vit pas seulement en paroles ou dans des discussions, mais aussi dans la collaboration, dans la vie de tous les jours, dans des rapports francs et fraternels... 
Tout cela fait partie du dialogue. Le sens religieux, l’échange spirituel en font également partie et cela nous amène à une autre condition du dialogue : le respect de l’autre. Je dois respecter mon frère ou ma sœur qui ont une autre croyance. Je dois respecter leur religion, sinon je sape le climat d’amitié qui doit s’instaurer.

 

Questions actuelles
Que diriez-vous aux nombreux catholiques qui ne comprennent pas pourquoi l’Église a changé d’attitude envers les autres religions ?

Mgr Fitzgerald
Le dialogue est quelque chose de neuf dans l’Église. C’est depuis le Concile Vatican II que nous nous sommes lancés dans ces rapports avec les autres croyants et c’est ce Concile qui a, avec la Déclaration sur la liberté religieuse, proclamé la nécessité de respecter la conscience de chaque personne car chacun doit être libre pour répondre à Dieu, chacun doit pouvoir chercher la vérité. Et si je respecte l’autre, je dois le laisser libre de pratiquer sa religion. L’Église peut affirmer cela parce qu’elle a conscience que Dieu agit même en dehors des structures visibles de l’Église. 
L’Esprit de Dieu est à l’œuvre et il offre la possibilité du salut aux personnes même si elles n’appartiennent pas à l’Église. C’est le Concile qui le dit, surtout dans la Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et Spes : le paragraphe 22 affirme, par exemple, que, par l’Esprit Saint, chaque personne a la possibilité, selon des voies que Dieu connaît, de participer au Mystère pascal de Jésus. C’est donc bien le Christ qui est le Sauveur, mais pour être sauvé, on n’a pas nécessairement à connaître Jésus-Christ ; on n’a pas nécessairement à appartenir à l’Église par le baptême. Et c’est cette croyance ferme qu’a l’Église dans la volonté de salut de Dieu et dans sa grande miséricorde qui me permet d’avoir un rapport tout à fait tranquille avec quelqu’un qui appartient à une autre religion. Cela ne veut pas dire que je n’annonce pas le Nom de Jésus-Christ : l’Église ne renonce pas à cette mission, mais elle le fait en toute confiance car Dieu est le Dieu de l’Histoire. Il est celui qui mène l’Histoire, qui appelle et qui offre son salut à tous.

 

Questions actuelles
Quels sont les dialogues essentiels pour l’avenir de l’Europe ?

Mgr Fitzgerald
Tout d’abord, et cela va presque sans le dire, il faut continuer un dialogue privilégié avec le peuple juif. Les liens spirituels et historiques qui existent entre lui et l’Église sont si forts qu’aucun chrétien ne peut les ignorer. Le dialogue avec l’islam est aussi, évidemment, extrêmement important parce les musulmans sont présents en nombre dans beaucoup de pays européens et leur augmentation est continue ; ce sont des communautés bien installées maintenant au point que les évêques de France ont pu dire que si, auparavant, ils rencontraient des musulmans, aujourd’hui ils rencontrent l’islam et une communauté bien constituée. Cet islam a aussi un impact sur la société et le dialogue est donc important pour que ces communautés islamiques présentes en Europe s’y intègrent bien et ne soient pas un corps étranger qui fasse tort à l’ensemble.
Il y a aussi le dialogue avec les bouddhistes et avec le bouddhisme : avec le bouddhisme parce qu’il se peut que l’influence du bouddhisme dépasse le nombre
de personnes nées ou devenues bouddhistes. Il y a une sorte d’attrait, de rayonnement du bouddhisme qui va bien au-delà des chiffres que l’on donne. Il est important de saisir ce qui est bon dans le bouddhisme et ce qui peut, à travers le dialogue, enrichir la vie de l’Église. L’Église en effet est un corps en croissance, qui s’incarne dans des lieux différents et s’enrichit des rencontres qu’elle y vit. Je pense donc que ce dialogue avec le bouddhisme peut être très important pour la société européenne à l’avenir.
L’Église doit être attentive aussi aux personnes qui appartiennent à divers groupes, aux nouveaux mouvements religieux, etc. Il ne s’agit peut-être pas là d’un dialogue au sens propre du terme mais plutôt d’une préoccupation pastorale.
L’Église doit essayer de comprendre ce que ces personnes cherchent dans de tels mouvements. Il se trouve là un défi pour les pasteurs et pour les laïcs engagés dans l’Église : il s’agit d’essayer de voir au niveau de la prière, de l’attention à l’environnement, de la chaleur de la communauté d’accueil etc. ‘ tout ce qui, pour certains, manque parfois, ou semble manquer, dans les communautés chrétiennes. Il est vrai que ces mouvements sont souvent assez éphémères, mais ils sont le signe d’un changement culturel en Europe. C’est là que l’Église doit réfléchir à son rôle sur ce continent en changement constant. Le Synode des évêques qui aura lieu au mois d’octobre de cette année se penchera probablement de nouveau sur cette question.

 

Questions actuelles
Que faire quand ceux avec qui on voudrait entrer en dialogue ne semblent pas ouverts à cette démarche ?

Mgr Fitzgerald
C’est tellement difficile quand des personnes ne sont pas ouvertes au dialogue. La première chose à faire, c’est de se demander pourquoi ils ne le sont pas. Est-ce qu’ils craignent que le dialogue soit un moyen de les convertir’ Là, il faut être très clair et dire que le dialogue fait partie de la mission de l’Église mais n’a pas comme but d’amener à la conversion. C’est un peu comme l’action charitable de l’Église : on s’occupe des pauvres, des réfugiés, des gens qui ont le sida, sans essayer de les convertir. On s’occupe d’eux simplement parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils sont dans le besoin.
De la même manière, on rencontre des bouddhistes, des musulmans, des hindous simplement pour établir des rapports fraternels avec eux et non pas pour les convertir. Évidemment les chrétiens aiment Jésus et ils voudraient bien que tout le monde croie en lui, mais ce n’est pas le but du dialogue. Il peut y avoir des facteurs socio-politiques qui empêchent le dialogue. Certains peuvent ne pas être ouverts à cause de pressions. Une attitude de dialogue peut jouer contre eux. On peut comprendre cette difficulté . Il faut essayer de construire des relations positives entre responsables pour créer un climat de confiance. Il y a toute une éducation au dialogue à faire, une éducation pour nous, les catholiques, mais aussi pour les autres. 
À ce propos, notre Conseil a constitué un comité mixte, un comité de liaison islamo-catholique avec des représentants des organisations islamiques internationales. Nous avons parlé ensemble de cette question lors de notre dernière réunion qui a eu lieu au mois de juillet à Paris. Et il est bon que les musulmans eux aussi reconnaissent que cette éducation au dialogue est nécessaire et que le dialogue n’est pas une menace pour la foi des personnes qui s’y engagent.

 

Questions actuelles
Y a-t-il des pièges sur le chemin du dialogue ?

Mgr Fitzgerald
Oui, bien sûr. Il faut être prudent et ne pas se laisser manipuler. Il faut savoir qu’on peut être utilisé, qu’il y a un certain prestige parfois à participer à un dialogue, à se faire reconnaître. Il peut donc y avoir des groupes qui peuvent jouer les uns contre les autres. Il faut faire attention à ne pas donner d’appui à un groupe qui ne serait pas représentatif de toute la communauté. Donc, prudence. On doit éviter aussi toute forme de syncrétisme. Personne ne doit compromettre sa propre foi.
 Il est très important de faire attention, par exemple, dans une prière commune, puisqu’en certaines occasions il est suggéré de prier ensemble et c’est bien de prier ensemble pour la paix par exemple. Il ne faut pas choisir des textes ou utiliser des symboles qui risquent de provoquer des difficultés, des mécontentements chez les personnes avec qui l’on veut prier. Il y a donc toute une réflexion nécessaire ; le piège c’est finalement de vouloir tout faire par soi-même, c’est-à-dire de croire que c’est nous qui faisons le dialogue ! Non, on fait le dialogue ensemble et quand il y a une prière en commun, elle est à préparer ensemble, même si cela demande beaucoup de temps. Or parfois on est pressé. Il faut reconnaître aussi qu’il peut y avoir des occasions où il vaut mieux ne pas faire la prière ensemble plutôt que de faire quelque chose qui soit imposé aux autres.

 

Questions actuelles
Qu’est-ce qu’une autre religion peut nous dire d’important et de nouveau sur le Mystère qui nous fait vivre ?

Mgr Fitzgerald
Il faut répéter et reconnaître que pour nous Jésus est la parfaite révélation du Père. Mais il faut ajouter que nous n’avons pas tout compris de lui, que nous avons encore des choses à apprendre. Jésus d’ailleurs a dit qu’il y avait des choses que ses disciples ne pouvaient pas comprendre, mais qu’il leur enverrait l’Esprit pour qu’ils les comprennent plus tard. Nous sommes toujours en situation d’apprentissage de la vérité de Dieu révélée en Jésus-Christ. Dans les religions, il y a donc des accents mis qui peuvent nous aider.
 L’insistance sur la transcendance de Dieu chez les musulmans peut nous aider à ne pas banaliser Dieu et notre rapport à lui, à garder envers Dieu la révérence qui lui est due, même s’il y a aussi une grande intimité avec lui parce qu’il est Père, que nous sommes ses enfants et que nous savons qu’il habite en nous par son Esprit. Le bouddhisme peut nous aider aussi à travers certaines pratiques. Par exemple, il y a beaucoup de chrétiens qui ont vu dans la façon de méditer dans la méditation assise ou le zazen quelque chose de très utile pour leur vie personnelle, pour leur vie chrétienne. C’est une richesse que nous, chrétiens, pouvons incorporer à notre façon de vivre la foi.
Il y a d’autres valeurs qui sont peut-être plus fortement vécues chez les autres que chez les chrétiens, comme le sens de la famille dans le judaïsme. Lorsque nous entrons en dialogue avec une religion, nous voyons des valeurs qui sont peut-être présentes aussi dans notre religion mais que cette rencontre nous rappelle et ravive en nous. Cela peut même aider notre communauté à être plus fidèle dans sa réponse à Dieu.

 

Questions actuelles
Vous connaissez bien l’islam. Le dialogue avec les musulmans vous a-t-il aidé à approfondir votre foi chrétienne ?

Mgr Fitzgerald
Puisqu’on m’a demandé d’enseigner à l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques à Rome, j’ai dû moi-même étudier l’arabe et l’islam. Et puis j’ai eu un temps de travail pastoral en milieu musulman. Or, je crois que cette expérience a renforcé mon attachement à Jésus-Christ parce que Jésus est présent en l’islam, présent dans le Coran, mais ce n’est pas le Jésus de ma foi. Cette rencontre avec une autre image de Jésus m’a fait revenir sur le Jésus vivant, qui est mort et ressuscité pour nous et qui nous donne son Esprit. C’est le contact avec l’islam qui m’a fait recentrer ma vie vraiment sur l’essentiel de la foi. C’est un peu décapant, mais le rapport avec une autre religion amène à une purification de la foi et on voit vraiment ce qui est accidentel et ce qui est essentiel.
Il y a un autre aspect je pense, c’est que la foi ne peut pas être individuelle. On voit cela dans l’islam où le sens de la communauté est très important. Cela nous amène, nous les chrétiens, à dire aussi que notre appartenance à l’Église est essentielle. C’est notre façon d’être fidèle à Jésus que d’être membre à part entière de la communauté chrétienne. Le dialogue peut donc réellement nous apporter quelque chose et il ne faut pas en avoir peur. Plus on est enraciné dans sa propre foi, plus on peut être ouvert envers l’autre et faire l’expérience que cette rencontre, quand elle se fait en vérité et dans l’Esprit, est vraiment quelque chose de profitable.
Vous me demanderez peut-être quels sont les fruits de ce dialogue ? Mais les fruits ne sont pas à calculer, ce n’est pas un investissement que l’on fait et où l’on peut dire qu’à la fin de l’année, il y aura un rendement de 8% ou de 10%. J’ignore quel sera le rendement exact de ce dialogue. C’est une question de foi et d’espérance et on remet cela à Dieu. C’est lui qui mène le dialogue, en moi et dans l’autre aussi ; c’est son Esprit qui est au travail. Je dois me préparer au dialogue et y mettre du mien, mais je dois aussi avoir confiance en cet Esprit et dans son action. C’est pour cela que lorsque j’ai été nommé évêque, j’ai pris pour devise deux mots latin : fructum dabit. Cela vient du Psaume 1 où l’on dit qu’un arbre planté près d’un cours d’eau donnera son fruit en temps voulu : on ne peut pas presser l’arbre pour qu’il donne son fruit tout de suite ; il faut être patient. Je pense que pour le dialogue, c’est la même chose : le fruit viendra, mais en son temps.

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